"Personne ne devait savoir qu'on avait massacré des enfants au nom d'une "juste cause". Personne ne devait soupçonner que l'idée généreuse du communisme avait été tuée avec ces mêmes enfants dans la maison Ipatiev. Car le communisme n'est pas mort le 9 novembre 1989 avec la chute du mur de Berlin. Il est mort le 17 juillet 1918 à Ekaterinbourg."
 
~ Marcel Godfroid ~ ("Le sang des Romanov")

Sunny

Alix Victoria Hélèna Louise Béatrice, princesse de Hesse-Darmstadt, vint au monde le 6 juin 1872 à Darmstadt, cité du grand-duché de Hesse, situé non loin du Rhin, quelque peu au sud de Francfort dans une région toute boisée. La petite Alix est la quatrième fille du grand-duc Louis de Hesse (homme farouchement hostile aussi bien à la Prusse qu'aux Hohenzollern) et de la princesse Alice du Royaume Uni, fille de la reine Victoria, devenue grande-duchesse suite à son marriage avec Louis de Hesse.

La grande-duchesse en écrivant à sa mère la reine Victoria se plaisait à en dire : "Alix est une petite personne douce et joyeuse, riant sans cesse, avec une fossette sur une joue". De grands monarques assistèrent à son baptême. Le futur tsar Alexandre III et le futur roi d'Angleterre Edouard VII en qualité de parrains accoururent pour la cérémonie. Fière de la grâce de son charmant bébé, la princesse Alice en écrivait encore à sa mère démeurée à Windosr : "Sunny toute en rose fut extraordinairement admirée, je devine Mère que vous allez adorer ce petit trésor".

Pour l'éducation de ses enfants, la grande-duchesse Alice avait fait venir de Londres une gouvernante, Mrs Orchard. Cette Mrs Orchard, très droite, n'aimait rien de ce que pouvait offir la décoration style baroque de l'ancienne Prusse. Elle apportait avec elle un air de santé, de fraîcheur mais aussi de rigueur. Elle obtint de la grande-duchesse que les enfants eussent à vivre dans des chambres agréables, lumineuses, mais sans aucune fanfreluches. Des meubles modestes et commodes. Un goût de rectitude, d'hygiène et de sobriété présidait à tous les choix de Mrs Orchard. Même pour la nourriture. Elle fit une liste de menus soumis à l'approbation de la mère. Les pommes cuites, le gâteau de riz, le pudding furent dès ses premières années l'ordinaire d'Alix. Le sport tenait pour l'époque une place très enviable dans l'éducation établie par Mrs Orchard. A cinq ans Alix conduisait déjà le long des allées du parc familial une petite charrette attelée d'un poney. La jeune fille raffolait des promenades. Elle aimait le plein air, l'odeur des arbres, les hautes herbes des vergers où elle s'amusait tant à se cacher pour, disait-elle non sans malice, que sa maman se demande : "Où est donc ma petite Sunny".

Elle fut élevée comme une simple bourgeoise anglaise, avec beaucoup de méthode, une discipline assez sévère. Sa mère avait toujours réclamé de la première gouvernante de lutter contre tout orgueil naissant entraînant souvent une sécheresse du coeur. Une lettre d'elle à la reine Victoria relatait ses principes d'éducation :
"Je m'efforce d'enlever tout orgueil de mes enfants à propos de leur position - laquelle n'est rien si elle ne vient pas de la valeur personnelle. Je suis entièrement de votre avis au sujet de la différence du rang. Combien aussi est-il tout à fait important que les princes et les princesses sachent qu'ils ne sont pas du tout meilleurs ou au-dessus des autres, si ce n'est pas leur propre mérite et qu'il leur incombe seulement le double devoir de vivre pour les autres et d'être un exemple de bonté et de modestie !..."

Alix jouait le plus souvent toute seule, ses soeurs et son frère étant plus âgés qu'elle. Parfois elle allait s'asseoir au bord du bassin, plongeait sa main dans l'eau transparente et patiemment s'évertuait à emprisonner dans ses doigts les poissons plus rapides que sa dextérité. D'autres fois Mrs Orchard la surprenait dans une lingerie, l'armoire ouverte, cherchant à se déguiser avec les robes oubliées par sa mère. Elle allait se pavaner dans le grand vestibule, noyée dans une robe à crinoline. Comme elle n'avait pas découvert d'éventail elle tenait de sa main gauche une grande feuille de marronier, de l'autre retenait la trop large robe où la peur de s'emêtrer le rendait prudente, un peu figée.

Au mois de mai chaque année la famille ducale voyageait en Grande-Bretagne pour faire visite à la reine. Victoria heureuse de gâter ses petites filles les recevait à Windsor. La reine montrait déjà sa préférence pour la petite Alix. L'enfance de la jeune princesse semblait être une conte de fée. Mais les tragédies à venir allaient transformer radicalement la caractère jovial et attachant de la petite Alix.


Tragédies à Darmstadt

L'hiver 1878 jeta sur le palais grand ducal de Darmstadt un abominable linceul. Un matin Mrs Orchard découvrit que la plus jeune des enfants, Marie, ne pouvait presque plus parler et que, brûlante de fièvre, elle paraissait étouffer. Le diagnostic ne se fit pas attendre : l'enfant était atteinte d'une grosse crise de diphtérie. Le grand-duc Louis IV et son épouse se relayaient au chevet de la petite malade malgré les observations sévères de Mrs Orchard qui craignait tant la contagion.

Chaque jour la maladie gagnait du terrain. En moins de trois jours tous les enfants (sauf Ernest) avait été contaminés. Malgré tous les soins prodigués, la petite Marie mourut le 16 novembre 1878 à l'âge de quatre ans. Près d'un mois plus tard, le 14 décembre, on dut appeler le grand-duc de toute urgence au chevet de sa femme. La princesse Alice, surmenée par tant de veilles, d'angoisses répétées, perdait chaque jour ses forces. Louis n'eut que le temps de s'agenouiller au bord du lit pour l'assister dans son agonie. La princesse Alice s'éteignit dans les bras de son époux à l'âge de 35 ans. Ce fut la première marche du calvaire particulièrement cruel que le destin infligeait à la petite Alix. Dans quelques mois, elle aurait six ans.

A partir de cet événement, Alix ne sera plus jamais la même. Envahie par les larmes à tout instant, elle se tenait interdite, comme hostile à la vie revenue. Ainsi qu'une aveugle elle ne voyait rien, ne reconnaissait plus rien. Les jouets des enfants avaient tous été détruits, brûlés par ordre du médecin. Les objets familiers et même les linges de la famille, disparus pour le même motif, tout était neuf. La petite "Sunny", ainsi nommée par ses parents, semblait avoir renoncé complètement à toute gaieté, à tout sourire, n'adressant la parole à ses proches que pour dire : 'Maman ! Où donc est maman ? Pourquoi donc ne revient-elle pas ? Est-ce que je suis punie ?". Avec chagrin son père, ses soeurs, son frère s'aperçurent qu'elle devenait méfiante. Un air de reproche soulignait quelquefois son refus de répondre aux questions. Bientôt on la vit rechercher la solitude dans ses promenades parmi le parc. Son étroit univers se resserrait encore. Elle acceptait les visages connus, familiers, mais refusait d'être mise en présence de nouveaux venus. Toutes les personnes qui formaient son premier entourage pouvaient encore la voir, mais pour les inconnus, elle s'enfuyait. On tâchait de la distraire avec de longues promenades en voiture, de lointaines excursions hors même le grand-duché.

Très affectée par la mort de sa fille, la reine Victoria se tenait en rapports constants avec son gendre. Elle manifesta tout de suite pour Alix une tendresse toute particulière. Elle écrivait au grand-duc Louis IV à propos d'Alix :
"Il ne faut pas, mon cher Louis, laisser s'éteindre notre petit soleil, notre soleil Alicky. Surtout pas trop de réprimandes. Cette enfant cache une sensibilité maladive. Parlez-lui de moi. Dites-lui que mes bras sont ouverts pour la bercer."
A partir de cette époque, la reine Victoria s'efforçera d'adoucir le malheur de sa petite-fille préférée, Alix, face à la mort prématurée de sa mère adorée.


Alix sous l'aile protectrice de la reine Victoria

Quelque temps après la mort d'Alice, la reine Victoria fit venir sa petite-fille Alix, accompagnée de Mrs Orchard, plusieurs étés de suite pour mieux la connaître et l'étudier. Contrairement à ce que raconteront plus tard quantité de biographes, la reine découvrait en sa petite-fille tous les trésors d'affection dont sa fille avait donné la preuve aux siens.

Au cours d'un voyage de fêtes de Noël que fit le grand-duc avec tous ses enfants, la reine le reçut à Windsor et lui fit part de ses déductions :
"Louis, votre petite dernière est un monde de tristesse. Il faut lutter contre cela. J'ai préparé pour elle un mode de vie quotidien afin de remplacer sa chère maman. Je sais que vous n'êtes pas un éducateur de vocation. Cela vous dépasse. Je vous préviens qu'elle sera studieuse. Evitez moindre observation non méritée. Je vous assure que son coeur est assoiffé d'amour."

La perspicace Victoria comprenait vite que, jeune encore, Louis IV se désintéressait de tous les détails du foyer :
"Dès qu'elle a des vacances, vous me l'envoyez. Sa place sera toujours à mes côtés. Ses oncles et ses tantes ici l'ont adoptée. J'entends être au courant de tous ses progrès dans tous les domaines. Elle ne demande qu'à comprendre, qu'à se perfectionner. Mais le mieux chez elle ne s'obtiendra qu'avec deux courants très étroits pour l'entraîner : celui de la régularité la plus stricte et de l'affection vraie."

Le programme de la reine Victoria se décompait comme suit : dès le réveil, après un petit déjeuner sans fantaisie, il fallait se mettre au travail, répéter les leçons de la veille puis attaquer assidûment ses devoirs. Les promenades et les récréations venaient après. Tout était réglé à la minute. Les seules distractions que la reine lui accordera jusqu'à son seizième anniversaire sont le croquet, le tennis, le cheval, le canotage et le patinage. Pour les toilettes, pas de dépenses excessives. Comme argent de proche, Alix reçoit selon les dépenses qu'elle doit justifier auprès de son précepteur de cinquante pfennigs à un mark suivant le cas. Pour ses seize ans révolus, après confirmation officielle dans la religion luthérienne de ses parents, la reine Victoria lui offre un séjour à Balmoral, au cours duquel elle se voit autorisée à porter des robes longues et même des robes de bal.


Les débuts à Saint-Pétersbourg

Avec le temps, Alix sortait de son isolement. Elle avait douze ans lorsqu'elle se rendit pour la première fois à Saint-Pétersbourg. Le grand-duc Louis IV de Hesse voyait avec plaisir se poursuivre la tradition des liens anciens qui unissait sa famille à celle des Romanov. Sa fille Elisabeth ("Ella"), épousait le frère cadet du tsar Alexandre III, le grand-duc Serge.Toute l'Europe princière applaudissait à cette union; nul ne pouvait oublier qu'une princesse, Marie de Hesse, avait naguère épousé l'empereur Alexandre II.

Vêtue d'une robe de mousseline blanche, ses cheveux parsemés de petites roses, Alix ouvrait ses grands yeux devant les beautés de Saint-Pétersbourg dont toujours elle entendait parler sans la connaître. C'est lors du mariage de sa soeur que la jeune fille fera la connaissance pour la première fois de Nicolas, alors tsarévitch de Russie. Alix avait douze ans, Nicolas en avait seize.

De retour à Darmstadt, on la vit prendre goût pour le piano devant lequel elle s'installa. Elle s'enferma alors dans ses rêves, repensant au jeune grand-duc héritier qui lui avait fait forte impression. De son côté aussi, Nicolas pensait souvent à la belle et jeune princesse de Hesse.

Cinq années s'écoulèrent ainsi. Cette année 1889, au retour du classique séjour anglais, Alix eut la surprise de trouver dans son courrier une lettre de sa soeur. La grande-duchesse Elisabeth, sans grande démonstration affective dont elle était incapable, se montrait toutefois désireuse de revoir sa petite soeur. Entre autres, la lettre disait :
"Ma Sunny, comme se serait charmant, dans ces brumes qui n'ont aucun rapport avec celle du Londres de notre Grany [la reine Victoria, la grand-mère des princesses de Hesse], si tu pouvais venir un peu briller de tout l'éclat de ta jeunesse. Le grand-duc [Nicolas] parle souvent de toi. Nous aimerions t'avoir entre nous... Allons décide-toi, quand viens-tu ? Nous passons tout l'hiver à Saint-Pétersbourg... Il semble que notre empereur bien-aimé [Alexandre III] se rapproche chaque jour de la France. Vite, une dépêche pour m'annoncer ton arrivée"... La réponse d'Alix était positive. Elle se rendrait à Saint-Pétersbourg avec son père.

L'accueil de la grande-duchesse Elisabeth pour sa petite soeur fut souriant, mais sans effusions inutiles. La grand-duc Serge, beaucoup plus affectueux, serrait sa jeune belle-soeur dans les bras, complimentait son beau-père sur sa bonne mine et faisait les honneurs de son palais.

Immédiatement du palais impérial, une invitation fut adressée aux nouveaux venus. Le premier souper où Nicolas et Alix se retrouvèrent eut lieu à Gatchina. L'empereur Alexandre III dans le privé, comme un grand bourgeois, recevait sans cérémonie son frère, sa belle-soeur et leur famille. A l'inverse, l'impératrice Marie dévisageait Alix avec une froideur que même la grande-duchesse Elisabeth remarqua. Alix n'osait pas lever les yeux vers le tsarévitch Nicolas. Lui-même, très timide dans sa tenue militaire, tournait un bouton de sa veste avec une gaucherie qui finit par faire sourire la jeune fille. La soirée, la première du séjour, fut brève. Les souverains montrèrent rapidement le désir que prit fin la réunion. Mais on ne se sépara pas sans avoir pris rendez-vous pour l'après-midi du lendemain.

Secrètement, Ella se réjouissait pour sa petite-soeur. C'est elle qui depuis longtemps souhaitait une idylle entre son neveu et la chère Sunny. Elle savait bien que l'adolescente se mourait d'ennui à Darmstadt et que, par ailleurs, le tsarévitch ne pourrait trouver une fiancée plus exemplaire.

Maintenant, chaque jour ou presque, le tsarévitch venait chercher la princesse Alix pour de longues promenades en patinage sur les lacs gelés du voisinage. Des réceptions, des soupers, des bals furent prétextes à des rencontres quasi quotidiennes. La grande-duchesse Elisabeth, chaque fois qu'elle le pouvait, interrogeait la tsarine Marie Feodorovna pour connaître son jugement sur sa petite soeur. Mais la tsarine était hostile à unir Nicolas à Alix. Elle la trouvait certes charmante, mais elle ne voulait pas que son fils, l'héritier du trône, épouse une princesse allemande. Quoi qu'il en soit, durant le séjour, Alix et Nicolas ne cessaient de se rapprocher, de se découvrir des goûts communs, des aspirations semblables. Plusieurs grandes réceptions de la cour permirent à la jeune princesse d'approcher la haute société pétersbourgeoise.

Malgré les réticences de sa mère, Nicolas parvint, avant le retour des invités en Allemagne, à obtenir de ses parents qu'un thé officiel fut organisé à tsarskoie-Selo, au palais Alexandre, en l'honneur d'Alix. Ce fut un thé dansant très animé. Toute la jeunesse dorée de la capitale fut conviée. Jamais le jeune tsarévitch n'avait montré tant de franche gaieté, de plaisir à vivre. L'impératrice Marie ne fit à cette ultime réunion qu'une apparation très brève. Le tsar Alexandre demeura plus longtemps. La grande-duchesse Elisabeth prit congé de son neveu en même temps qu'Alix et leur père, le grand-duc de Hesse-Darmstadt.




L'impératrice était encore fort belle à cette époque; c'était une femme grande et svelte, au port de tête superbe, mais tout cela ne comptait plus dès qu'on avait rencontré ses yeux, de grands yeux gris-bleu magnifiquement vivants où s'exprimaient toute les émotions d'une âme vibrante

J'ai gardé, de ces premiers mois, le souvenir très précis de l'intérêt extrême que l'impératrice, comme une mère toute attachée à son devoir, portait à l'éducation et à l'instruction de ses enfants. Au lieu de la tsarine hautaine et froide qu'on m'avait tant parlé, je m'étais, à mon grand étonnement, trouvé en présence d'une femme simplement dévouée à sa tâche maternelle.

Un matin, je trouvai la mère au chevet filial. La nuit avait été très mauvaise; le docteur Dérévenko était inquiet, car l'hémorragie n'avait pas encore pu être arrêté et la température montait. L'enflure avait fait de nouveaux progrès et les douleurs étaient encore plus intolérables que la veille. Le tsarévitch, étendu dans son lit, gémissait douloureusement; sa tête était appuyée contre le bras de sa mère et sa mince figuer exsangue était devenue méconnaissable. De temps en temps, il arrêtait son gémissement et murmurait ce seul mot : "Maman !" dans lequel il exprimait toute sa souffrance et sa détesse. Et la mère baisait ses cheveux, son front, ses yeux, comme si cette caresse de ses lèvres eût pu soulager ses douleurs et lui rendre un peu de la vie qui l'abandonnait. Oh ! la torture de cette mère assistant impuissante au martyre de son enfant pendant ces longues heures de mortelle angoisse, de cette mère qui savait que c'était à cause d'elle qu'il souffrait, que c'était elle qui lui avait transmis la terrible maladie à laquelle la science humaine ne pouvait rien ! Comme je le comprenais maintenant la drame secret de cette vie, et combien il m'était facile de reconstituer les étapes de ce long calvaire !

L'impératrice s'est entretenue assez longuement avec moi cet après-midi. Elle était dans un violent était d'indignation. Elle venait d'apprendre que, sur l'ordre de Guillaume II, l'impératrice douairière de Russie avait été empêchée de continuer sa route sur Saint-Pétersbourg et avait dû, de Berlin, se rendre à Copenhague.
  - Lui, un monarque, arrêter une impératrice ! Comment a-t-il pu en arriver là ? Il a tout à fait changé depuis que le parti militariste, le parti qui hait la Russie, a pris une influence prépondérante sur lui, mais je suis sûre qu'il a été amené à la guerre contre sa volonté. Il y a été entrainé par le Kronprinz qui s'était mis ouvertement à la tête du parti militariste et pangermaniste, et semblait désapprouver la politique de son père. Il a eu la main forcée par lui.
  "Je ne l'ai jamais aimé à cause de son manque de sincérité, il a toujours joué la comédie et il est si vaniteux. Il m'a constamment reproché de ne rien faire pour l'Allemagne et il a mis tout en oeuvre pour détacher la Russie de la France, mais je n'ai jamais cru que c'était pour le bien de la Russie. Cette guerre !... il ne me la pardonnera pas"
  "Vous savez que l'empereur à reçu un télégramme de lui avant-hier dans la nuit, plusieurs heures après la déclaration de guerre, et ce télégramme demandait "une réponse immédiate qui seule pouvait encore conjurer l'effroyable malheur". Il a cherché une fois de plus à tromper l'empereur..., à moins que cette dépêche n'ait été retenue à Berlin par ceux qui voulaient à tout prix que la guerre eût lieu."

Je ne puis pas dire que l'impératrice éprouvât une sympathie personnelle pour la France à laquelle ne l'attachait aucun souvenir, et vers laquelle aucune affinité de tempérament ne la portait. Elle ne comprenait pas le tour d'esprit français, et prenait au sérieux toutes les légèretés de plume de nos "immoralistes". Par contre, elle goûtait les grands poètes du XIXe siècle.

Ce n'est pas par ambition personnelle ou par soif de pouvoir, que l'impératrice avait commencé à s'occuper de politique. Le mobile que l'y poussa était d'ordre tout sentimental. Elle adorait son mari comme elle idolâtrait ses enfants, et son besoin de se dévouer à ceux qu'elle aimait était infini. Son seul désir était d'être utile à l'empereur dans sa lourde tâche et de l'aider de ses conseils.
Convaincue que l'autocratie était le seul régime qui convînt à la Russie, l'impératrice estimait que de larges concessions libérales étaient prématurées. A son avis, seul un tsar en la personne duquel le pouvoir resterait centralisé était capable de galvaniser la masse inculte du peuple russe. Elle était persuadée que pour le moujik, l'empereur était la représentation symbolique de l'unité, de la grandeur et de la gloire de la Russie, le chef de l'empire et l'oint du Seigneur. Toucher à ses prérogatives, c'était attenter à la foi du paysan russe, c'était risquer de précipiter le pays dans les pires catastrophes. le tsar ne devait pas seulement régner, il devait gouverner l'Etat d'une main ferme et puissante.
L'impératrice apporta au nouveau devoir qu'elle s'imposait le même dévouement, la même vaillance, mais aussi, hélas ! le même aveuglement qu'elle avait manifestés dans sa lutte pour la vie de son enfant. Elle fut conséquente de son aberration. Persuadée que la dynastie ne pouvait trouver d'appui que dans le peuple et que Raspoutine était l'élu de Dieu, elle crut, dans sa confiance absolue, que cet humble paysan devait apporter le secours de ses lumières surnaturelles à celui qui tenait entre ses mains les destinées de l'empire des tsars. Fin et rusé comme il l'était, Raspoutine ne s'aventura qu'avec une extrême prudence à donner des conseils politiques. Il eut toujours soin de se faire à la cour et sur les sentiments intimes des souverains. Ses paroles prophétiques ne venaient donc, le plus souvent, que confirmer les voeux secrets de l'impératrice. De fait, sans s'en doute, c'était elle qui insipirait "l'inspiré", mais ses propres désirs en passant par Raspoutine prenaient à ses yeux la force et l'autorité d'une révélation.
Avant la guerre, l'influence politique de l'impératrice ne s'exerça que de façon très intermittente; son action se borna surtout à provoquer l'éloignement de ceux qui s'étaient déclarés contre le staretz. Dans les premiers mois qui suivirent l'ouverture des hostilités, la situation ne se modifia guère, mais à partir des grands revers du printemps 1915, et surtout après que l'empereur eut assumé le commandement en chef des armées, l'impératrice, pour venir en aide à son époux qu'elle sentait toujours plus accablé sous le poids d'une responsabilité croissante, prit une part toujours plus grande aux affaires de l'Etat. Epuisée, comme elle l'était, elle n'aspirait qu'au repos; mais elle sacrifia sa quiétude personnelle à ce qu'elle crut être une obligation sacrée.
Très réservée, et cependant très spontannée, épouse et mère avant tout, l'impératrice ne se trouvait heureuse qu'au milieu des siens. Instruite et artiste, elle aimait la lecture et les arts. Elle se complaisait à la méditation et s'absorbait souvent dans une vie intérieure très intense dont elle ne sortait que lorsque le danger apparaissait, fonçant alors sur l'obstacle avec une ardeur passionnée. Elle était douée des plus belles qualités morales, et fut toujours guidée par les plus nobles inspirations. Mais la souffrance l'avait brisée, elle n'était plus que l'ombre d'elle-même et il lui arrivait souvent d'avoir des périodes d'extase mystique qui lui faisaient perdre la notion exacte des choses et des gens. Sa foi et la sainteté de Raspoutine le prouve surabondamment.
Et c'est ainsi que, voulant sauvait son mari et l'enfant qu'elle aimait plus que tout le monde, elle forgea de ses propres maines l'instrument de leur perte.

C'est surtout contre l'impératrice qu'on menait campagne. Les pires insinuations circulaient sur son compte et commençaient à trouver crédit même dans les cercles qui jusqu'alors les avaient repoussées avec mépris. La présence de Raspoutine à la cour causait un préjudice sans cesse grandissant au prestige des souverains et donnait lieu aux commentaires les plus malveillants. On ne s'en tenait pas aux attaques dirigées contre la vie privée de l'impératrice, on l'accusait ouvertement de germanophilie et on laissait entendre que ses sympathies pour l'Allemagne pouvaient devenir un danger pour le pays. Le mot de trahison n'était pas encore sur les lèvres, mais des sous-entendus pleins de réticences montraient que le soupçon s'était implanté dans beaucoup d'esprits. C'était là le résultat de la propagande et des intrigues allemandes.
Le gouvernement de Berlin s'était rendu compte, en automne 1915, qu'il ne viendrait jamais à bout de la Russie tant qu'elle resterait unie autour de son tsar, et que, depuis ce moment-là, il n'avait plus eu qu'une pensée : provoquer la révolution qui amènerait la chute de Nicolas II. En raison des difficultés qu'ils rencontraient à atteindre directement le tsar, les Allemands avaient tourné leurs efforts contre l'impératrice, et commencé sous main contre elle une campagne de diffamation très habilement conduite qui n'avait pas tardé à produire ses effets. Ils n'avaient reculé devant aucune calomnie. Ils avaient repris le procédé classique qui a fait ses preuves au cours de l'histoire, et qui consiste à frapper le monarque en la personne de la souveraine : il est en effet toujours plus facile de nuire à la réputation d'une femme, surtout quand elle est étrangère. Comprenant tout le parti qu'ils pouvaient tirer du fait que l'impératrice était une princesse allemande, ils avaient cherché, par de très habiles provocations, à la faire passer pour traître à la Russie. C'était le meilleur moyen de la compromettre aux yeux de la nation. Cette accusation avait trouvé un accueil favorable dans certains milieux russes et était devenue une arme redoutable contre la dynastie.
L'impératrice était au courant de la campagne menée contre elle et elle en souffrait avec une profonde injustice, car elle avait acceptée sa nouvelle patrie, de même que sa nouvelle religion, avec tout l'élan de son coeur : elle était russe de sentiments comme elle était orthodoxe de convictions.

Voilà plusieurs fois déjà que j'entends reprocher à l'impératrice d'avoir gardé sur le trône des sympathies, des préférences, un fond de tendresse pour l'Allemagne. La malheureuse femme ne mérite en aucune manière cette inculpation, qu'elle connaît et qui la désole. Alexandra Feodorovna n'est Allemande, ni d'esprit, ni de coeur et ne l'a jamais été (Maurice Paléologue)

Son éducation, son instruction, sa formation intellectuelle et morale furent tout anglaises. Aujourd'hui encore, elle est Anglaise par son extérieur, par son maintien, par un certain accent de raideur et de puritanisme, par l'austérité intransigeante et militante de sa conscience, enfin par beaucoup de ses habitudes intimes. A cela se borne d'ailleurs tout ce qui subsiste de ses origines occidentales. Le fond de sa nature est devenu entièrement russe. D'abord, et malgré la légende hostile qui se forme autour d'elle, je ne doute pas de son patriotisme. Elle aime la Russie d'un fervent amour (M. Paléologue)

De nombreuses tentatives avaient été faites auprès de l'impératrice - et par les personnes les plus chères à son coeur - pour tâcher de lui ouvrir les yeux sur la véritable personnalité de Raspoutine : elles étaient toutes venues se briser contre la foi absolue qu'elle avait en lui. Cependant la grande-duchesse Elisabeth Feodorovna voulut encore, en cette heure tragique, tenter un dernier effort auprès de sa soeur. Elle vint de Moscou avec l'intention de passer quelques jours à Tsarskoïe-Selo au milieu de ceux qu'elle chérissait profondément. La grande-duchesse Elisabeth était de neuf ans plus âgée que l'impératrice et avait pour elle une tendresse presque maternelle. Dès son arrivée à Tsarskoïe-Selo, elle parla à l'impératrice, s'efforçant, avec tout l'amour qu'elle lui portait, de lui faire comprendre enfin son aveuglement, la suppliant d'écouter ses avertissements, pour le salut des siens et de son pays. L'impératrice resta inébranlable dans sa confiance : elle comprenait le sentiment qui poussait son coeur à cette démarche, mais elle éprouvait une peine infinie à la voir ajouter foi aux calomnies de ceux qui cherchaient à perdre le staretz, et elle la pria de ne plus revenir sur ce sujet. Comme la grande-duchesse insistait, l'impératrice coupa court. L'entrevue était désormais sans objet.
Quelques heures plus tard, la grande-duchesse reprenait le chemin de Moscou, la mort dans l'âme. L'impératrice et ses filles l'accompagnèrent à la gare. Les deux soeurs se séparèrent; elles gardaient intact le sentiment de tendresse infinie qui les unissait depuis leur enfance, mais elles comprenaient qu'entre elles quelque chose venait de se briser. Elles ne devaient plus se revoir.

Je n'oublierai jamais la profonde émotion que j'éprouvai en revoyant l'impératrice. Sa figure boulversée trahissait, malgré elle, l'intensité de sa souffrance. Sa douleur était immense. On avait brisé sa foi, on avait tué celui qui seul pouvait sauver son enfant. Lui parti, tous les désastres, toutes les catastrophes étaient possibles. Et l'attente commença, l'attente torturante du malheur qui ne saurait être évité...

L'impératrice connaissait la caractère irrésolu de l'empereur. Elle crut que c'était pour elle un devoir sacré de lui venir en aide dans la lourde tâche qui lui était échue. Son action sur l'empereur fut très grande et presque toujours néfaste. Elle fit de la politique une question de sentiment et de personnalités, et de laissa guider trop souvent par ses sympathies et ses antipathies, ou par celles de son entourage. De nature impulsive, l'impératrice était sujette à des engouements qui lui faisaient accorder sa confiance la plus complète à ceux qu'elle croyait sincèrement dévoués au pays et à la dynastie.

L'impératrice passait presque tout son temps étendue sur une chaise longue dans la chambre des grandes-duchesses ou chez Alexis Nicolaïevitch. Les émotions et les angoisses l'avaient épuisée physiquement, mais, depuis le retour de l'empereur, un grand apaisement moral s'était fait en elle et elle vivait d'une vie intérieure très intense, parlant peu, cédant enfin à ce besoin impérieux de repos qui la sollicitait depuis longtemps. Elle était heureuse de ne plus avoir à lutter, et de pouvoir se consacrer tout entière à ceux qu'elle aimait d'un si grand amour.

Toute la famille était réunie dans les appartements des grandes-duchesses. Kérensky entre et se présente en disant :
  - Je suis le procureur général Kérensky.
Puis il serre la main à tout le monde. Se tourant ensuite vers l'impératrice, il lui dit :
  - La reine d'Angleterre fait demander des nouvelles de l'ex-impératrice.
Alexandra rougit violemment. C'est la première fois qu'on la désigne de la sorte. Elle répond qu'elle ne va pas trop mal, mais qu'elle souffre du coeur, comme d'habitude.

"Pour rien au monde je ne veux quitter la Russie, car il me semble que si nous devions partir pour l'étranger, ce serait couper le dernier lien qui nous rattache au passé; il me semble que ce passé mourrait sans retour."


Créer site (aide) | Voeux | Histoire | Créer forum | faire-part mariage | fête des pères | Plan | Infos légales