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Olga Nicolaïevna Tatiana Nicolaïevna Maria Nicolaïevna Anastasia Nicolaïevna

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En Russie, comme dans de nombreuses monarchies héréditaires, le rôle principal de l’épouse du Tsar était de donner un héritier mâle à l’empire. Avant de donner naissance à l’héritier tant attendu, l’impératrice Alexandra mit au monde quatre filles. L’aînée, Olga, était intelligente et avait de la prestance, Tatiana était belle et élégante, Maria était rêveuse et charmante, Anastasia, la cadette, était taquine et espiègle. Privées du cercle d’amitiés et de relations qui se crée spontanément autour des destinées ordinaires, les filles du Tsar, cloîtrées dans leur palais de Tsarskoïe-Selo, étaient plus étroitement unies que le sont la plupart des sœurs. L’existence de ce lien intense s’expliquait moins par leur faible différence d’âge que par leur mode de vie similaire. Pierre Gilliard, le précepteur des enfants du tsar, note dans ses mémoires : « Les grandes-duchesses étaient charmantes de fraîcheur et de santé. Il eut été difficile de trouver quatre sœurs de caractère plus dissemblable, mais plus harmonieusement unies par une amitié qui n'empêchait pas l'indépendance personnelle et qui, malgré la diversité de leurs tempéraments, les liait entre elles de la façon la plus vivante. Des initiales de chacun de leurs prénoms elles avaient formé comme un prénom collectif : OTMA, et c'est sous cette signature commune qu'elles offraient parfois leurs cadeaux et qu'il leur arrivait souvent d'envoyer les lettres écrites par l'une d'elles au nom de toutes. Ce qui faisait le charme assez difficile à définir de ces quatre sœurs, c'était leur grande simplicité, leur naturel, leur fraîcheur et leur instinctive bonté. »

Olga et Tatiana en 1913.

Les Grandes-duchesses vivaient selon l'éducation sévère préconisée par leur grand-père, Alexandre III, dans la plus grande simplicité. L’idée de rang ne préoccupait guère les filles du Tsar. Elles aidaient les servantes qui venaient faire leurs lits et ranger leurs chambres ; elles leur rendaient visite aux appartements des domestiques et jouaient avec leurs enfants, ce qui provoqua l’indignation de leur grand-mère, l’impératrice douairière Marie : « Quand je pense que mes petites-filles vont offrir des gâteaux à la marmaille du personnel ! Quelle décadence ! Mon mari n'aurait jamais admis une telle dérogation à nos principes. Ne seraient-elles pas mieux dans un salon avec les enfants de nos amis afin de pouvoir vivre selon leur milieu en toute décence ? ».

Les instructions que les jeunes filles donnaient aux domestiques n’avaient jamais l’air d’être des ordres : « Si cela ne vous dérange pas, disaient-elles, ma mère vous fait demander… ». Portant le titre de Grande-duchesse, il était d’usage d’appeler les filles du Tsar « votre Altesse impériale », mais les quatre sœurs n’avaient que faire de leur rang. En général, elles demandaient qu’on les appelle à la manière russe, en faisant simplement suivre leur prénom de leur patronyme. Dans la tradition russe, le patronyme se compose du prénom du père et se termine par –vitch pour les garçons et par –vna pour les filles. On disait donc Olga Nicolaïevna, Tatiana Nicolaïevna, Maria Nicolaïevna et Anastasia Nicolaïevna. Lorsqu’on leur parlait en public en déclinant leurs titres officiels, les pauvres filles étaient bien embarrassées.

Ne connaissant pas d’autres enfants de leur âge, ne sachant presque rien du monde extérieur, les filles du Tsar prenaient le plus vif intérêt aux affaires des domestiques, aux gens de leur maison. Elles connaissaient le nom des matelots du yacht impérial ou des cosaques de l’escorte du Tsar. Elles bavardaient librement avec les uns et les autres, elles leur demandaient comment s’appelaient leurs femmes, leurs enfants ; elles regardaient des photographies, se faisaient lire des lettres, offraient de petits cadeaux. Concernant leur argent de poche, les quatre Grandes-duchesses recevaient chacune 45 francs par mois ; avec cela elles s’achetaient du parfum, du papier à lettres. Pour offrir des présents, elles devaient nécessairement se priver.

La jeune sœur de Nicolas II, la grande-duchesse Olga Alexandrovna, qui n’avait que treize ans de plus que la fille aînée du Tsar, demeurait pour les quatre adolescentes d'une incomparable compagnie. Tous les samedis, elle venait à Tsarskoïe-Selo pour égayer la journée des jeunes Grandes-duchesses. Certaine qu'un éloignement occasionnel du palais familial leur serait bénéfique, elle sut persuader l’impératrice de les lui confier tous les dimanches pour passer la journée à Saint-Pétersbourg. Leur journée de citadines commençait toujours par un déjeuner protocolaire au palais Anitchkov où résidait leur grand-mère, l’impératrice Marie ; après quoi l’on allait jouer, danser, prendre le thé dans la demeure d’Olga Alexandrovna. La Grande-duchesse avait toujours de jeunes invités pour tenir compagnie à ses nièces. A la fin de la journée, une dame d’honneur de l’impératrice venait chercher les jeunes filles et les reconduisait à Tsarskoïe-Selo.

Les vacances de la Famille impériale étaient, pour les quatre sœurs, une véritable bénédiction. A bord du Standart, le yacht impérial, on menait une vie simple et familière. Les rigueurs protocolaires étaient bannies. Pendant la journée, les filles du Tsar se promenaient sur les ponts, sans escorte, en chemisier blanc et en jupe à pois. Les grandes-duchesses, devenues adolescentes, avaient avec de jeunes officiers galants et respectueux des conversations amicales, ce qui rompait leur isolement imposé à Tsarskoïe-Selo.

Nicolas II et Alexandra avaient établi leur résidence principale au palais Alexandre, un palais bourgeois se situant à Tsarskoïe-Selo, à une vingtaine de kilomètres de Saint-Pétersbourg. Les appartements des Grandes-duchesses se trouvaient juste au dessus du boudoir de l’impératrice. Un ascenseur et un escalier conduisaient directement  aux chambres de l’étage supérieur. Dans ces pièces vastes et bien aérées, les quatre Grandes-duchesses étaient élevées avec rigueur et simplicité. Elles ne disposaient point de somptueux lits à baldaquins, mais des lits de camps sans oreillers et prenaient tous les matins des bains froids. Leurs gouvernantes, qu'elles fussent anglaises ou russes, recevaient des ordres précis pour demeurer sévères. Les deux aînées, Olga et Tatiana, surnommées la « Grande Paire », partageaient la même chambre. Les cadettes, Maria et Anastasia, surnommées la « Petite Paire », partageaient une autre chambre. L’impératrice avait étendu cette classification jusque dans l’habillement de ses filles. Dans leur enfance, Olga et Tatiana partageaient des robes assorties, tout comme Maria et Anastasia. En grandissant, les quatre sœurs apportèrent des améliorations progressives au décor un peu sommaire que leur avaient aménagé leurs parents. Les lits de camps demeurèrent, mais les murs nus se couvrirent d’icones, de tableaux, de photographies. Des coiffeuses, des canapés garnis de coussins brodés verts et blancs firent leur apparition. Une grande pièce divisée en deux par un rideau servait à la fois de salle de bains et de cabinet de toilette ; des armoires remplies de robes occupaient la moitié de la pièce ; le rideau dissimulait une grande baignoire en argent massif.
Maria et Anastasia en 1913.
Devenues jeunes filles, les Grandes-duchesses furent dispensées des bains froids du matin et les remplacèrent par des bains chauds qu’elles prenaient le soir dans une eau parfumée. Ces parfums français provenaient de la maison Coty. Chacune avait une préférence : « Rosé-thé » pour Olga, « Jasmin de Corse » pour Tatiana, « Violette » pour Anastasia. Quant à Maria, elle faisait de nombreux essais, mais revenait toujours à « Lilas ».

Les Grandes-duchesses ne portaient pas beaucoup de bijoux, si ce n’est pour les grandes occasions. Une tradition impériale voulait que chaque Grande-duchesse reçoive pour ses douze ans un bracelet en or, puis, pour ses seize ans, un collier en perles et en diamants. Alexandra Feodorovna, étant très économe, avait décidé de donner une perle et un diamant à chacune de ses quatre filles pour leur anniversaire et pour leur fête, afin que leur collier soit prêt pour leur seizième anniversaire.

La Famille impériale était très unie. Leur mère, que les quatre sœurs adoraient, était en quelque sorte infaillible à leurs yeux. Elles étaient très attentives et prévenantes envers elle. L’impératrice avait des problèmes cardiaques et, souffrant des jambes, devait rester parfois plusieurs jours allongée. Les Grandes-duchesses, d'un commun accord et de leur propre initiative, s'étaient arrangées de manière à ce que chacune d'elles soit à tour de rôle "de jour" auprès de leur mère pour lui tenir compagnie. Quand l'impératrice était souffrante, celle qui remplissait ce devoir filial se privait ainsi de toute sortie.

Pour ce qui est de leur père, les quatre sœurs le voyaient à la fois comme un empereur, comme un père et comme un camarade. Leur précepteur Pierre Gilliard note que « le sentiment qu’elles éprouvaient pour lui se modifiait ainsi suivant les circonstances. […] Ce sentiment allait de la vénération religieuse jusqu’à l’abandon le plus confiant et à la plus cordiale amitié. N’était-il pas tour à tour celui devant qui les ministres, les plus hauts dignitaires de l’Eglise, les grands-ducs et leur mère même s’inclinaient avec respect, celui dont le cœur paternel s’ouvrait avec tant de bonté à leurs peines, celui enfin qui, loin des yeux indiscrets, savait à l’occasion si gaiement s’associer à leur jeunesse ? ».


Tatiana et Olga en habits d'apparat en 1905.

Les précepteurs et les gouvernantes partageaient entièrement la vie des enfants impériaux. Ils prenaient les repas avec eux, organisaient leurs promenades quotidiennes, aménageaient leurs loisirs et leurs jeux. Les gouvernantes avaient un rôle important, devant posséder deux langues dans lesquelles elles lisaient et enseignaient. Elles étaient souvent chargées de  la lecture, de la géographie et parfois de la musique. Le précepteur enseignait le français, les mathématiques, les sciences.

Le premier professeur des enfants impériaux, qui leur donna leur éducation élémentaire, est Mlle Schneider, surnommée « Trina » par la Famille impériale. C’est elle qui enseigna le russe à la sœur aînée d’Alexandra, Elisabeth, lors de son mariage avec le grand-duc Serge Alexandrovitch en 1884, puis à Alexandra elle-même lors de son mariage avec Nicolas en 1894. Plus tard, elle accompagnera les Romanov en exil et sera fusillée à Perm en 1919 par les bolchéviques. Les précepteurs suisses étant très à la mode en Russie depuis le XVIIIème siècle, ce n’est sans surprise que Nicolas et Alexandra engagent en 1905 un professeur suisse, nommé Pierre Gilliard, pour enseigner le français à leurs deux filles aînées, Olga et Tatiana, âgées respectivement de dix ans et huit ans et demi. A sa mère, il écrit que la première, Olga, est « fringante comme un cheval échappé » et très intelligente. La seconde, Tatiana, est calme et assez paresseuse. Toutes deux sont élevées « tout à fait à l’anglaise et, très franches, ne cherchent pas à cacher leurs fautes ».

Pendant plusieurs semaines, l’impératrice assiste aux leçons d’Olga et de Tatiana. En 1907, lorsqu’elle atteint l’âge de huit ans, Maria est également confiée aux bons soins de Gilliard, puis Anastasia en 1909. Pour l’enseignement de l’anglais, Nicolas et Alexandra engagent un certain Sydney Gibbs. Les Grandes-duchesses, parlant l’anglais avec leur mère et le russe avec leur père, maîtrisaient parfaitement ces deux langues. Bien qu’aimant le français, les filles du tsar, excepté Olga, avaient du mal à s’exprimer dans cette langue. « Cela provenait en grande partie du fait que l'impératrice ne voulut jamais prendre une gouvernante française, craignant, sans doute, de voir quelqu'un s'interposer entre elle et ses filles. Le résultat, c'est que, lisant le français et l'aimant, elles n'ont jamais su le parler avec facilité. » note Gilliard. Quant à l’allemand, langue maternelle d’Alexandra, il n’était quasiment jamais utilisé au sein de la Famille impériale. Olga et Tatiana le parlait un peu, tandis que Maria et Anastasia n’ont jamais voulu apprendre cette langue.

Des quatre Grandes-duchesses, Olga était la plus intelligente, « mais ne trouvant autour d'elle les divers éléments nécessaires à son développement, au lieu de s'épanouir, tendait à s'étioler, écrit Pierre Gilliard. Quant à ses sœurs, elles n'avaient jamais eu que peu de goût pour les études, et étaient surtout douées de qualités pratiques. ».

En plus des professeurs, les grandes-duchesses ont eu de nombreuses gouvernantes, telle qu’Alexandra Tegelva (surnommée Sasha), Miss Eager, Marie Vechniakova, etc. Les quatre sœurs étaient constamment entourées par de nouvelles personnes. En 1910, parlant des Grandes-duchesses, Gilliard écrivait à sa mère : « L’accueil de mes élèves m’a montré que l’impératrice avait raison en disant qu’elles avaient pour moi un sentiment affectueux. Seulement, je ne me fais aucune illusion : ces enfants sont incapables de s’attacher vraiment à ceux qui les entourent (ils sont trop nombreux) et ils n’en auraient d’ailleurs pas le temps. Ce changement perpétuel de visages les amène à une grande superficialité de sentiments ».

En 1904, après quatre filles, Alexandra met au monde un fils, le Tsarévitch Alexis. A sa naissance, on découvre que l’héritier est atteint d’hémophilie. Cette maladie, mortelle à l’époque, est transmise par la femme et n’affecte que les garçons. Alexandra avait hérité cette maladie de sa mère, la princesse Alice, qui l’avait elle-même hérité de sa mère, la reine Victoria. Comme par miracle un moujik, nommé Grigory Raspoutine, arrivait à soulager le petit garçon de ses violentes crises, alors que la médecine ne pouvait rien pour lui. Pour les Grandes-duchesses, comme pour leurs parents, ces guérisons inexplicables opérées en la présence de Raspoutine n’étaient autre que des miracles. Les quatre jeunes filles avaient une totale confiance en lui, le considéraient comme un « saint homme », un véritable envoyé de Dieu, et comme un fidèle ami. Les absences de Raspoutine étaient un véritable déchirement pour les quatre sœurs. Olga, qui a quatorze ans, lui écrit : « Mon inappréciable ami, je me souviens souvent de toi et de tes visites chez nous où tu nous parles de Dieu. Tu me manques beaucoup et je n’ai personne à qui confier mes chagrins, et de chagrins, il y en a tellement, tellement !... Pris pour moi et bénis-moi. Je te baise les mains. Celle qui t’aime. Olga ». Et Tatiana, qui a douze ans lui écrit : « Cher et fidèle ami, quand donc reviendras-tu ici ? Vas-tu rester enfermé longtemps à Pokrovskoïé ?... Arrange-toi pour revenir le plus vite possible : tu peux tout, Dieu t’aime tellement !... Sans toi, c’est triste, triste… J’embrasse tes saintes mains. Toujours à toi. Tatiana. ». Maria, dix ans, se plaint elle aussi de l’absence de Raspoutine : « Le matin, dès le réveil, je prends sous l’oreiller l’Evangile que tu m’as offert et je l’embrasse. Je sens comme si c’était toi que j’embrassais ».
Anastasia et Maria en 1915.
Même Anastasia, huit ans, y va de sa déclaration : « Je te vois souvent en rêve et toi, est-ce que tu me vois en rêve ? Quand donc arriveras-tu ? Quand est-ce que tu nous réuniras dans notre chambre pour nous parler de Dieu ?... J’essaie d’être bien sage, comme tu nous l’as dit. Si tu restes toujours avec nous, je serai toujours sage. Anastasia ».

Bien que parfaitement innocentes, ces visites de Raspoutine dans les chambres des enfants, abordées par Anastasia dans la lettre ci-dessus, exposaient les filles du Tsar à maintes rumeurs scandaleuses. Sous prétexte de dire les prières du soir avec le Tsarévitch et ses sœurs, Raspoutine s’attardait souvent dans leurs chambres après que les jeunes princesses avaient revêtu leurs robes de nuit. Mlle Tioutcheva, gouvernante des Grandes-duchesses, était horrifiée de voir ces jeunes filles exposées aux regards insistants d’un paysan et demanda très expressément qu’on interdît à Raspoutine l’accès aux chambres des enfants. La colère de l’impératrice ne se tourna non pas contre Raspoutine, mais contre Tioutcheva, qui osait douter de la sainteté de l’homme de Dieu. Nicolas, comprenant ce que la présence de Raspoutine avait de déplacé, intervint dans la querelle et pria le starets de ne plus entrer dans les chambres de ses filles. Par la suite, Tioutcheva fut congédiée : elle attribua sa disgrâce à l’ascendant que Raspoutine avait pris sur l’impératrice. Vu de l’extérieur, l’ascendance de Raspoutine sur la Famille impériale était d’autant plus incompréhensible que personne n’était au courant de la maladie du Tsarévitch. Pour expliquer son influence sur l’impératrice, des rumeurs prétendaient donc que celle-ci n’était autre que la maitresse du moujik et qu’elle allait même jusqu’à lui donner ses quatre filles. Bien entendu, ces rumeurs étaient fausses. Lili Dehn, demoiselle d’honneur de l’impératrice, note à ce sujet : « Les grandes-duchesses étaient encore de petites filles innocentes dans leurs esprits. Il n’y a jamais rien eu d’impur dans leur comportement : l’impératrice était vraiment très stricte et les livres qu’elles lisaient étaient essentiellement écrit par des auteurs anglais. Elles n’avaient aucune idée des horreurs de la vie, bien que ces pauvres filles étaient destinées à assister aux pires horreurs de celle-ci et d’être les victimes des pires débauches de l’humanité ! Et, en effet, il a été dit que l’impératrice, dans son exaltation religieuse, aurait donné chacune de ses filles à Raspoutine. La connaissant, connaissant l’empereur, et connaissant leurs filles comme je les connais, de telles accusation sont monstrueuses… L’empereur n’aurait jamais permis une telle chose… »
 
Tatiana et Olga arborant leur costume de colonel en 1912.
La cour des Romanov, suivant la coutume en usage en Prusse, décernait des grades militaires honorifiques aux membres féminins de la famille régnante. A l’instar de leur mère, les trois filles aînées du Tsar se sont donc vues décerner, en 1912, le titre honorifique de colonel d’un régiment d’élite dont elles portaient l’uniforme lorsqu’elles participaient à une revue miliaire. Assises en amazone sur leurs montures, elles suivaient le cheval du Tsar, vêtues de jupes larges et chaussées de bottes. Anastasia, trop jeune à l’époque, n’a pas eu ce privilège. En grandissant, on permit aux filles du tsar de jouer au tennis, de se promener à cheval et même de danser avec de jeunes officiers soigneusement choisis, sous l’œil de chaperons vigilants.  Olga et Tatiana, les deux aînées, commencèrent à se montrer au théâtre et dans les concerts en compagnie du Tsar. Les filles du Tsar représentaient alors un des meilleurs partis d’Europe. De nombreux princes étrangers convoitaient la main des deux filles aînées de Nicolas II, mais aussi celle de Maria, la troisième sœur, encore jeune, mais déjà fort admirée pour sa beauté.

Au moment de la Première Guerre Mondiale, les deux filles aînées du Tsar venaient juste d’atteindre la fleur de l’âge. Olga allait avoir dix-neuf ans et Tatiana venait de fêter ses dix-sept ans. Nicolas et Alexandra avaient donc décidé que les deux sœurs feraient leurs débuts officiels en 1914. Mais la guerre survint, ce projet dû être abandonné et les quatre princesses restèrent confinées à Tsarskoïe-Selo dans le palais familial.
« Les grandes-duchesses avaient accepté, avec autant de simplicité que de bonne humeur, la vie de plus en plus austère qu'on menait au palais, note Gilliard. Il est vrai que leur existence, si complètement dépourvue de ce qui fait l'agrément habituel de celle des jeunes filles, les y avait préparées. ». A présent, la préoccupation principale des quatre filles du tsar était d’alléger les souffrances et les angoisses de leurs parents en les entourant d’amour et de réconfort.

Dès le début de la guerre, Olga, Tatiana, ainsi que leur mère l’impératrice, suivirent une formation accélérée d'infirmière et reçurent avec fierté leur diplôme. Elles passaient toutes les trois chaque jour plusieurs heures à donner les soins aux soldats blessés qui étaient évacués à Tsarskoïe-Selo. Les deux plus jeunes filles, Maria et Anastasia, trop jeunes pour devenir infirmières, se rendaient aux chevets des blessés pour discuter avec eux, écrire leurs lettres ou jouer aux cartes.
Au printemps 1915, le tsar fit part à ses ministres de sa résolution de prendre le commandement en chef de l'armée et partit le 4 septembre au soir pour Mohilev où se trouvait alors le Grand Quartier Général (G.Q.G). Alexis suivit son père, malgré sa maladie. L'impératrice et les Grandes-duchesses faisaient de temps en temps de courtes visites au G.Q.G. Elles logeaient dans leur train, assistaient au déjeuner de l'empereur et prenaient part aux promenades. Les Grandes-duchesses appréciaient fort ces visites à Mohilev (toujours trop brèves à leur goût), qui venaient apporter un petit changement à leur vie monotone et austère. Elles y jouissaient de beaucoup plus de liberté qu'à Tsarskoïe-Selo. La gare de Mohilev, comme c'est fréquemment le cas en Russie, était très éloignée de la ville et se trouvait presque en pleine campagne. Les Grandes-duchesses profitaient de leurs loisirs pour rendre visite aux paysans des environs ou à des familles de cheminots. « Leur simplicité et leur bonté spontanée leur gagnaient tous les cœurs et, comme elles adoraient les enfants, on les voyait toujours entourées d'une bande de marmots récoltés dans leurs promenades et qu'elles bourraient de bonbons. » note leur professeur, Pierre Gilliard.

Toute leur vie, les grandes-duchesses ont été traitées comme des enfants. Le temps pour elles de grandir survint avec la Révolution russe. En 1917, la situation en Russie était devenue catastrophique. La guerre s’éternisait, les pertes humaines au front étaient considérables, les caisses de l’Etat étaient vides. Le peuple avait faim et réclamait une constitution.
Maria et Tatiana en 1916 à Mohilev.

Quand la révolution éclata finalement à Saint-Pétersbourg, les Grandes-duchesses étaient seules à Tsarskoïe-Selo avec leur mère et leur frère ; Nicolas II se trouvant encore au Quartier Général. Dans la capitale impériale, l’armée pactisa avec les révolutionnaires et le pouvoir fut confié à un gouvernement provisoire. Au palais Alexandre, le Tsarévitch et les Grandes-duchesses étaient cloués au lit par la maladie. Un par un, ils avaient tous contracté la rougeole. Ils n’avaient alors aucune idée du danger qui les menaçait. Aussitôt l’acte d’abdication signé, le tsar et sa famille sont fait prisonniers et assignés à résidence dans leur palais. Après le rétablissement des enfants, il avait été question de les envoyer en Crimée auprès de leur grand-mère, l’impératrice Marie Feodorovna, d’où il était relativement simple de fuir la Russie. Mais ni les Grandes-duchesses, ni Alexis, ne voulaient être séparés de leurs parents et décidèrent de rester avec eux, malgré le danger.

Ainsi, en 1917, les filles de Nicolas II étaient devenues de véritables jeunes femmes. Mais le destin avait décidé que leurs dons et leurs personnalités ne fleuriraient, ne se révèleraient jamais. Pour les quatre Grandes-duchesses, jeunes, saines, vivantes, l’existence était devenue mortellement ennuyeuse. Olga avait vingt-et-un ans, Tatiana dix-neuf, Maria dix-sept, Anastasia quinze. Les soldats chargés de surveiller la Famille impériale appréciaient particulièrement les quatre sœurs pour leur bonté et leur sincérité, bien qu’elles soient toutes devenues complètement chauves. En effet, suite à leurs traitements pour soigner la rougeole, les cheveux des quatre Grandes-duchesses tombaient peu à peu et l’impératrice décida de les faire raser afin qu’ils repoussent mieux. Leur professeur, Pierre Gilliard, qui a courageusement décidé de partager leur captivité, note dans son journal le 22 juin 1917 : "Lorsqu'elles sortent dans le parc, elles portent des chapeaux arrangés de manière à dissimuler la chose. Au moment où j'allais les photographier, sur un signe d'Olga Nicolaïevna, elles ont prestement enlevé leurs chapeaux. J'ai protesté, mais elles ont insisté, fort amusées à l'idée de se voir représentées sous cet aspect et d'assister à la surprise indignée de leurs parents. C'est le fait de leur exubérante jeunesse".

 

Les Grandes-duchesses photographiées par Pierre Gilliard le 22 juin 1917, lors de leur captivité à Tsarskoïe-Selo. De gauche à droite : Anastasia, Tatiana, Olga et Maria.

 

Malgré leur apparente bonne humeur durant ces heures tragiques, la révolution mit fin, pour les filles du Tsar, à l'insouciance et aux rêves d'avenir. En avril 1918, Maria Nicolaïevna est transférée avec ses parents à Ekaterinbourg, bastion bolchévique. Olga, Tatiana et Anastasia étaient restées à Tobolsk pour s'occuper de leur petit frère, Alexis, cloué au lit par une crise d'hémophilie. Les trois jeunes filles ont vécu l'horreur après le départ de leurs parents et de leur sœur.  Elles étaient constamment épiées. Il leur était interdit de fermer la porte de leur chambre la nuit et dormaient donc habillées. Les soldats enivrés d'alcool n'hésitaient pas à fouiller dans les affaires des grandes-duchesses à la recherche de bijoux ou autres objets de valeur. Le 20 mai, les trois sœurs et leur frère quittèrent enfin Tobolsk pour rejoindre leur famille à Ekaterinbourg. Le 14 juillet, un office religieux est célébré pour la Famille impériale d'ores et déjà condamnée à mort. Lors de la prière aux morts, les grandes-duchesses et leurs parents tombent à genoux, même si cela n'est pas d'usage. Le pope Storojev, chargé de l'office religieux, dira dans son récit que les cheveux des filles du Tsar « avaient poussé et descendaient jusqu'aux épaules ». Trois jours plus tard, le 17 juillet 1918 au petit matin, les quatre grandes-duchesses sont assassinées avec toute leur famille dans les sous-sols de la maison Ipatiev. Olga, l'aînée des filles du tsar qui n'eurent pas le temps de vivre, recopia de sa main une prière :

"Quand l'heure vient
De franchir l'ultime porte
Donne-nous la force de prier
Père, pardonne-leur !
"


Bien des années plus tard, Lili Dehn se souviendra des filles du tsar dans ses mémoires :

"Les grandes-duchesses sont toutes rapidement sorties de l'enfance pour devenir de belles jeunes filles épanouies. Elles ne se ressemblaient pas vraiment, chacune était d'une beauté différente, mais elles étaient toutes très belles. Je ne peux pas imaginer que des hommes aussi inhumains puissent exister qui, dit-on, ont fusillé et poignardé ces jeunes filles sans défense dans la maison de la mort à Ekaterinbourg. Outre leur beauté, leur douceur aurait dû plaider en leur faveur et s'il est vrai qu'elles ne sont plus, il ne pourrait certainement pas exister meilleure épitaphe que ces mots immortels : "Belles et agréables dans la vie, inséparables dans la mort"."

 
Les Grandes-duchesses en 1914. De gauche à droite : Maria, Anastasia, Tatiana et Olga.

 




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