Les grandes-duchesses étaient charmantes de fraîcheur et de santé. Il eut été difficile de trouver quatre soeurs de caractère plus dissemblable, mais plus harmonieusement unies par une amitié qui n'empêchait pas l'indépendance personnelle et qui, malgé la diversité de leurs tempéraments, les liait entre elles de la façon la plus vivante. Des initiales de chacun de leurs prénoms elles avaient formé comme un prénom collectif : OTMA, et c'est sous cette signature commune qu'elles offraient parfois leurs cadeaux et qu'il leur arrivait souvent d'envoyer les lettres écrites par l'une d'elles au nom de toutes. Ce qui faisait le charme assez difficile à définir de ces quatre soeurs, c'était leur grande simplicité, leur naturel, leur fraîcheur et leur instinctive bonté.

Au-dessus du boudoir de l'impératrice, dans le palais Alexandre, s'élevaient les appartements des quatre jeunes filles. Elles vivaient selon l'éducation sévère préconisée par leur grand-père, Alexandre III, dans la plus grande simplicité. Pas de lits à baldequins, pas de couches somptueuses. De petits lits de camp et point d'oreiller. Leurs gouvernantes, qu'elles fussent anglaises ou russes, recevaient des ordres précis pour demeurer sévères. Un peu plus tard, quand les grandes-duchesses s'éloignèrent de l'enfance, elles eurent droit le soir à des bains chauds, dans une eau où s'évaporait un parfum que chacune choisissait. Ces eaux parfumées arrivaient de France sous l'enseigne de la maison Coty. Chacune avait une préférence : Rosé-thé pour Olga, Jasmin de Corse pour Tatiana, Lilas pour Maria et Violette pour Anastasia.

On plaignait les quatre filles du tsar, condamnées à vivre presque en recluses dans un palais où tout ne s'éveillait et ne s'endormait que selon la gravité ou le mieux de leur frère malade, veillé par une mère folle de désespoir et un père anxieux, écrasé par ses soucis de gouvernement.
 


 




-> Album photo des grandes-duchesses (à venir)


Olga Nicolaïevna, l'aînée, faisait preuve d'une intelligence très vive ; elle avait beaucoup de raisonnement ainsi que de spontanéité, une grande allure et des réparties promptes et amusantes. La jeune fille ressemblait beaucoup à son père. Elle aimait la lecture. Son caractère réservé, d'une grande douceur, la faisait particulièrement apprécier de tous les serviteurs. Elle saisissait tout avec une extrême rapidité et savait donner un tour original à ce qu'elle avait compris. Un jour, dans une de ses premières leçons de grammaire française, son professeur, Pierre Gilliard, lui expliquait le mécanisme des verbes et l'emploi des auxiliaires. Elle l'interrompit tout à coup en s'écriant : "Oh, Monsieur, j'ai bien compris, les auxiliaires, ce sont les domestiques des verbes ; il n'y a que ce pauvre verbe avoir qui doit se servir lui-même...". D'une grande franchise, Olga, malgré son environnement infantilisant, avait des vélléités d'indépendance.
-> Voir la biographie d'Olga Nicolaïevna (à venir)

Tatiana Nicolaïevna, nature plutôt réservée, très bien équilibrée, avait de la volonté, mais moins d'ouverture d'esprit et de spontanéité que sa soeur aînée. Elle n'était pas aussi douée, mais elle rachetait cette infériorité par plus d'esprit et de tempérance dans son caractère. Elle était énergique, assez altière, grande, mince, belle (sans avoir toutefois le charme d'Olga) avec ses cheveux d'un brun doré, ses yeux d'un gris velouté et son visage aux traits réguliers. Sa beauté et sa distinction suscitaient l'admiration. Elle en imposait à ce point qu'un officier de la Garde impériale, parlant d'elle à l'un de ses collègues, lui confia : "On voit bien que cette demoiselle est fille d'empereur". Si tant est que l'impératrice fît une différence entre ses filles, Tatiana était sa préférée. Ce n'est pas que ses soeurs aimassent moins leur mère, mais Tatiana savait l'entourer de soins plus assidus et ne se laissait jamais aller à un mouvement d'humeur. Par sa beauté, et le don qu'elle avait de s'imposer, elle éclipsait en public sa soeur aînée qui, moins attentive à sa personne, paraissait effacée.  Toujours à l'avant des décisions à prendre, c'était elle qui représentait le commandement dans le quatuor charmant des grandes-duchesses.
-> Voir la biographie de Tatiana Nicolaïevna (à venir)

Olga et Tatiana s'aimaient tendrement ; il n'y avait qu'un an et demi de différence entre elles, ce qui les rapprochait naturellement. On les appelait : "la grande paire" ; tandis qu'on appelait Maria Nicolaïevna et Anastasia Nicolaïevna : "la petite paire".
 


Maria Nicolaïevna était, selon l'expression de son professeur Pierre Gilliard, "une belle fille" avec ses grands yeux bleu foncé, la masse de ses cheveux doré et sa bouche généreuse. Grande pour son âge, elle éclatait de couleurs et de santé. Facile à vivre, serviable, elle suivait les initiatives de sa jeune soeur Anastasia. De goûts très simples, pleine de coeur, elle était la complaisance même ; ses soeurs en abusaient peut-être un peu et l'appelaient : "le bon gros toutou" ; elle en avait tout le dévouement bénévole et un peu pataud. Très féminine et coquette, elle charmait tout son monde. Dans l'intimité, on l'appelait Machka. Elle avait des dons réels pour la peinture. Elle n'aimait parler que mariage, enfants et certes, sans l'inconfortable position d'être née au bord d'un trône aussi imposant que celui de son père, elle eut très vite fait sa vie auprès d'un mari qu'elle aurait su rendre heureux et fonder un gentil foyer.
-> Voir la biographie de Maria Nicolaïevna (à venir)

Anastasia Nicolaïevna, "mon lutin" comme l'appelait l'impératrice, était très espiègle et assez fine mouche. La jeune fille était assez jolie, mais ce qui la caractérisait dès son plus jeune âge, était son sens aigu de l'humour et de l'observation, ainsi que son absence de timidité. Elle saisissait prestement le ridicule, et on résistait mal à ses saillies. Douée d'un pouvoir d'imitation, elle singeait tous les travers des personnes qu'elle rencontrait et sa moquerie pouvait même aller jusqu'à l'impertinence. Sportive, un peu garçon manqué, dès qu'en promenade à peu près libre elle apercevait des arbres, elle sautait et grimpait ainsi qu'un écureil. Elle était un peu enfant terrible, défaut qui se corrigea avec l'âge. Fort paresseuse, mais d'une paresse d'enfant très douée, elle avait, en français, une excellente prononciation et jouait des petites scènes de comédie avec un véritable talent. Elle était si gaie et déridait si bien les fronts les plus moroses, que plusieurs personnes de l'entourage avaient pris l'habitude de l'appeler "Sunshine". Pudique, en même temps que très affective, jamais personne ne la voyait pleurer. Une grande fierté aussi lui interdisait de se plaindre. Mais son coeur très aimant ne pouvait supporter de voir souffrir qui que ce soit dans son entourage. Elle affronta stoïquement les alarmes répétées que leur donnait à toutes les quatre la maladie de leur frère. Longtemps, la soeur du tsar, Olga Alexandrovna, se souviendra du rire d'Anastasia et le confiera dans ses souvenirs bien après la révolution.
-> Voir la biographie d'Anastasia Nicolaïevna (à venir)
 


 

   

Les enfants impériaux en 1910 en Allemagne au château de Friedberg, l'une des résidences du grand-duc de Hesse. De gauche à droite : Anastasia, Olga, Maria et Tatiana entourant le tsarévitch Alexis.


Leur mère, que les quatre soeurs adoraient, était en quelque sorte infaillible à leurs yeux. Elles étaient pleines de prévenances exquises pour elle. D'un commun accord et de leur propre initiative, elles s'étaient arrangées de manière à ce que chacune d'elles à tour de rôle fût "de jour" auprès de leur mère, et lui tînt compagnie. Quand l'impératrice était souffrante, celle qui remplissait ce devoir filial se privait ainsi de toute sortie.
Leurs rapports avec l'empereur étaient charmants. Il était à la fois pour elles l'empereur, leur père, et un camarade.

Indifférentes aux questions du protocole et de la hauteur de leur rang, elles n'exposaient jamais leur position princière. Au contraire, elles aidaient les femmes de chambre à faire leurs lits, allaient très souvent chez les domestiques pour jouer avec leurs enfants, leur apporter des gâteries et souvent les distraire. Leur grand-mère, l'impératrice douairière Marie Feodorovna, savait tout cela, le déplorait et en parla un jour au prince Orlov :
"Quand je pense que mes petites-filles vont offrir des gâteaux à la marmaille du personnel ! Quelle décadence ! Mon mari n'aurait jamais admis une telle dérogation à nos principes. Ne seraient-elles pas mieux dans un salon avec les enfants de nos amis afin de pouvoir vivre selon leur milieu en toute décence ?"

Heureusement, leur tante, la grande-duchesse Olga Alexandrovna, demeurait pour les quatre adolescentes une incomparable compagnie. Elle savait inviter des jeunes du même âge que ses nièces pour créer une diversion à ces princesses peu occupées de vie mondaine. Et chaque samedi, c'est elle qui venait à Tsarskoïe-Selo. Le lendemain, faveur accordée par l'impératrice, les quatre grandes-duchesses partaient avec leur tante pour Saint-Pétersbourg. Elles avaient ainsi assez régulièrement des sorties de leur âge, pleine de gaieté, où se divertir prenait tout leur temps.

A part Olga Nicolaïevna, les grandes-duchesses étaient des élèves assez médiocres, notamment en français. Cela provenait en grande partie du fait que l'impératrice ne voulut jamais prendre une gouvernante française, craignant, sans doute, de voir quelqu'un s'interposer entre elle et ses filles. Le résultat, c'est que, lisant le français et l'aimant, elles n'ont jamais su le parler avec facilité. L'impératrice s'entretenait en anglais avec elles, l'empereur en russe exclusivement. Sauf forcés par les circonstances (réceptions, invités, etc), les membres de la Famille Impériale ne s'exprimaient jamais en allemand. L'aînée des soeurs, Olga, était dotée d'une belle intelligence, mais ne trouvant autour d'elle les divers éléments nécessaires à son développement, au lieu de s'épanouir, tendait à s'étioler. Quant à ses soeurs, elles n'avaient jamais eu que peu de goût pour les études, et étaient surtout douées de qualités pratiques.
L'état de santé de l'impératrice explique que l'instruction de ses filles ait été un peu négligée. La maladie d'Alexis avait usé peu à peu sa force de résistance. Au moment des crises, elle se dépensait sans compter, avec une énergie et un courage remarquables. Mais, une fois le danger passé, la nature reprenait ses droits, et, pendant des semaines, elles restait étendue sur une chaise longue, anéantie par l'effort.

Au moment de la Première Guerre Mondiale, les grandes-duchesses avaient accepté, avec autant de simplicité que de bonne humeur, la vie de plus en plus austère qu'on menait au palais. Il est vrai que leur existence, si complètement dépourvue de ce qui fait l'agrément habituel de celle des jeunes filles, les y avait préparées. En 1914, lorsque la guerre éclata, Olga allait avoir dix-neuf ans et Tatiana venait de fêter son dix-septième anniversaire. Elles n'avaient jamais assisté à un bal, à peine avaient-elles pris part à une ou deux soirées chez leur tante, la grande-duchesse Olga Alexandrovna. Dès le début des hostilités, elles n'eurent plus qu'une pensée : alléger les soucis et les angoisses de leurs parents en les entourant de leur amour qui se manifestait par les attentions les plus touchantes et les plus délicates.

Dès le début de la guerre, Olga, Tatiana, ainsi que leur mère, suivirent une formation accélérée d'infirmière et reçurent avec fierté leur diplôme. Elles passaient toutes les trois chaque jour plusieurs heures à donner les soins aux soldats blessés qui étaient évacués à Tsarskoïe-Selo. Les deux plus jeunes filles, Maria et Anastasia, trop jeunes pour devenir infirmières, se rendaient aux chevets des blessés pour discuter avec eux, écrire leurs lettres ou jouer aux cartes.

Au printemps 1915, le tsar fit part à ses ministres de sa résolution de prendre le commandement en chef de l'armée et partit le 4 septembre au soir pour Mohilev où se trouvait alors le Grand Quartier Général (G.Q.G). Alexis suivit son père, malgré sa maladie. L'impératrice et les grandes-duchesses faisaient de temps en temps de courtes visites au G.Q.G. Elles logeaient dans leur train, assistaient au déjeuner de l'empereur et prenaient part aux promenades. Les grandes-duchesses appréciaient fort ces visites à Mohilev (toujours trop brèves à leur gré), qui venaient apporter un petit changement à leur vie monotone et austère. Elles y jouissaient de beaucoup plus de liberté qu'à Tsarskoïe-Selo. La gare de Mohilev, comme c'est fréquemment le cas en Russie, était très éloignée de la ville et se trouvait presque en pleine campagne. Les grandes-duchesses profitaient de leurs loisirs pour rendre visite aux paysans des environs ou à des familles de cheminots.
Leurs simplicité et leur bonté spontanée leur gagnaient tous les coeurs et, comme elles adoraient les enfants, on les voyait toujours entourées d'une bande de marmots récoltés dans leurs promenades et qu'elles bourraient de bonbons.
Alexandra, Olga et Tatiana en costume d'infirmière, en 1915.

Mais, devant les défaites récurentes de l'armée russe face aux armées allemandes, le mécontentement à l'arrière se faisait de plus en plus grand. Le 25 février 1917, les premières manifestations avaient lieu dans la capitale impériale. Le 27 février, les troupes pactisèrent avec les émeutiers. Nicolas II, seul et désavoué par tous ses généraux, signa son acte d'abdication. La dynastie tricentenaire des Romanov avait cessé d'exister. Au palais Alexandre, le tsarévitch et les grandes-duchesses étaient cloués au lit à cause de la rougeole. L'état de santé de Maria Nicolaïevna était beaucoup plus inquiétant. Elle était tombée malade beaucoup plus tard que ses soeurs et son état s'était aggravé par suite d'une pneumonie de nature fort pernicieuse ; son organisme, quoique très robuste, avait de la peine à reprendre le dessus. Elle était, d'ailleurs, victime de sa propre générosité. Cette jeune fille de dix-sept ans s'était dépensée sans compter pendant les journées révolutionnaires. Dans la nuit du 13 mars 1917, elle avait commis l'imprudence de sortir avec l'impératrice pour aller parler aux soldats, s'exposant ainsi au froid, alors qu'elle ressentait les premières atteintes de la maladie. Au même moment, les autres enfants allaient mieux et se trouvaient déjà en pleine période de convalescence.

Comme les grandes-duchesses perdaient tous leurs cheveux à la suite de leur maladie, on leur a complètement rasé la tête. Leur professeur, Pierre Gilliard, qui a courageusement décidé de partager leur captivité, note dans son journal le 22 juin 1917 : "Lorsqu'elles sortent dans le parc, elles portent des chapeaux arrangés de manière à dissimuler la chose. Au moment où j'allais les photographier, sur un signe d'Olga Nicolaïevna, elles ont prestement enlevé leurs chapeaux. J'ai protesté, mais elles ont insisté, fort amusées à l'idée de se voir représentées sous cet aspect et d'assister à la surprise indignée de leurs parents. C'est le fait de leur exubérante jeunesse". Cependant, malgré leur apparente bonne humeur durant ces heures tragiques, la révolution mit fin, pour les grandes-duchesses, à l'insouciance et aux rêves d'avenir. Transférée à Ekaterinbourg dans l'Oural, bastion bolchévique, le sort de la Famille Impériale était scellé. Le 17 juillet 1918, le tsar Nicolas II, l'impératrice Alexandra, le tsarévitch Alexis et les quatre grandes-duchesses sont assassinés par la tchéka, sans aucune forme de procès. Olga, l'aînée des filles du tsar qui n'eurent pas le temps de vivre, recopia de sa main une prière :

"Quand l'heure vient
De franchir l'ultime porte
Donne-nous la force de prier
Père, pardonne-leur !
"


Bien des années plus tard, Lili Dehn, demoiselle d'honneur de l'impératrice, se souviendra des filles du tsar dans ses mémoires :

"Les grandes-duchesses sont toutes rapidement sorties de l'enfance pour devenir de belles jeunes filles épanouies. Elles ne se ressemblaient pas vraiment, chacune était d'une beauté différente, mais elles étaient toutes très belles. Je ne peux pas imaginer que des hommes aussi inhumains puissent exister qui, dit-on, ont fusillé et poignardé ces jeunes filles sans défense dans la maison de la mort à Ekaterinbourg. Outre leur beauté, leur douceur aurait dû plaider en leur faveur et s'il est vrai qu'elles ne sont plus, il ne pourrait certainement pas exister meilleure épitaphe que ces mots immortels : "Belles et agréables dans la vie, inséparables dans la mort"."

Les quatre grandes-duchesses dans le parc du palais Alexandre durant leur captivité, en mai 1917. De gauche à droite : Maria, Olga, Anastasia et Tatiana. On peut également voir sur cette photo la chienne d'Anastasia, l'épagneul Jemmy, et le bouledogue français de Tatiana, Ortino. Les deux petits chiens seront tués en même temps que leurs maîtres à Ekaterinbourg.


 

 Pour une meilleure visibilité, nous vous conseillons de visiter ce site avec internet explorer 8.
© 2008-2010 - Les-derniers-romanov.com, Tous droits réservés. Le forum | Contactez-nousA propos